lundi 30 avril 2012

Mon père est mort... ce n'était pas triste.



<<Le jour se meurt,
mais c'est pour mieux surgir ailleurs,
dans une Aurore triomphante.>>





Mon père est mort.
Ca n’a pas été triste.
D’abord il est mort, comme un chef :
Ce 25 Décembre, au petit matin, il s’est levé pour aller à la salle de bain. En passant, il a pu apercevoir, à nouveau, devant une chaise de sa chambre, son costume des Dimanches et la cravate neuve que venait de lui offrir ma sœur chez laquelle il devait aller manger ce jour de fête.
Et puis il a du se sentir mal, car on a retrouvé aux toilettes, la revue qu’il y avait amenée.
Il a regagné son lit, où il a été retrouvé mort quelques instants plus tard.
A son âge, somme toute, une belle mort.
Nous l’avons enterré dans le petit cimetière, face à la mer, de notre village natal : Cerbère.
Non ! … ce n’a pas été triste !...
Il y avait plein de soleil. Ce soleil de Méditerranée, qui donne de la brillance aux choses.
Beaucoup de fleurs dans la montagne.
Les oiseaux chantaient à la vie.
Et dans le mausolée familial qui s’ouvrait dans une petite chapelle, flanquée de droite et de gauche d’étagères sur lesquelles on déposait les cercueils et que l’on murait ensuite, il y avait une grande plaque horizontale destinée à recevoir mon père, car là-bas, chez moi, on ne met pas les morts en terre .
Le soleil baignait la chapelle pleine de fleurs.
Cela donnait presque envie de s’allonger sur la plaque restée libre, de joindre les mains, et d’attendre !...
Les mois ont passés.
Entre temps, j’ai fait transférer le corps de mon père, dans le nouveau cimetière du village, où il repose à côté de ma mère. Ensemble ils ont vécu, ensemble il est normal qu’ils soient.
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Un jour, dernièrement, je suis monté, à pied vers le cimetière, rendre visite à mes parents défunts.
La promenade ne m’est pas désagréable, car au passage je peux m’arrêter quelques instants sur l’esplanade du sémaphore d’où la vue farfouille une côte peut-être unique.
En effet, le regard perçoit nettement cette avancée, en forme de presqu’île, jusqu’au Cap Creux, tel le tronc d’un chêne immense, enfonçant les méandres de ses racines rocheuses, dans les profondeurs d’une eau couleur « lapis lazuli », nidation d’un des plus beau coraux du monde, le corail rouge « sang de taureau ».
Dans le vent, les idées passent et s’envolent. « Des fleurs, des rosiers, devant le bureau de mon père à Hendaye, et qu’il entretenait lui-même. Des roses magnifiques d’ailleurs, velours, rouges, jaunes, et juste  après la dernière marche à coté de la porte d’entrée, cette branche de fenouil (anis) qu’il avait plantée là, lui-même après l’avoir amenée de sa terre natale » .
Mon père mâchant une branche de fenouil, en sortant de sa journée de travail, l’image m’en était restée fidèle dans ma mémoire.
Je suis passé devant le portail du nouveau cimetière. L’esplanade goudronnée et tapissée de gravillons blancs et roses était parfaitement propre.
A trente mètres en face, le mausolée de mes parents. Je m’approchais pour me recueillir.
C’est à cet instant que j’aperçus devant l’emplacement de mon père, une plante grasse s’échappant de la chape de béton.
Je me baissais pour arracher l’intrus.
Puis intrigué, j’en pinçais une brindille et la sentis :
« C’était du fenouil !.... » 
Alors je me suis dit que cela signifiait que mon père était bien.
Et qu’il fallait que je le raconte.

La petite touffe de fenouil qui pousse juste devant le nom de mon père.

On se demande comment cette petite plante peut être aussi saine dans ce sol sans terre et sans eau.

Une vue générale où l'on voit bien que rien d'autre ne pousse.

Il y a quelques jours, par une belle pleine lune, je suis monté au cimetière. La lune inondait de sa lumière blanche le mausolée de mes parents. La mer scintillait dans le contre bas. L’air était tiède. Les yeux s’habituant, on y voyait comme en plein jour.

       A mon approche, une salamandre s’immobilisa sur une des parois horizontales, juste au dessus d’un des caveaux. Je voyais parfaitement le détail des doigts de ses pattes en forme de ventouses, lui permettant d’adhérer le corps vers le bas. Je comptais les gonflements  rythmiques de sa gorge.
      Nous restâmes un long moment à nous observer.
      Puis, je fis un mouvement et la salamandre disparut par un petit espace prévu à l’entrée d’un des caveaux.
      
      La vie habitait donc là, dans l’antre de mes parents ! ….       

mardi 10 avril 2012

Dans la Toundra (pas pour les oreilles chastes)

       J’arrêtai le traineau. Le chien n’en pouvait plus. Il titubait sur ses pattes et c’était le dernier chien qui me restait. Je les avais tués les uns après les autres, faute de nourriture et leur chair nous avaient alimentés pour survivre.


Le soir arrivait, la nuit allait tomber, je compris que je n’avais écourté en rien la distance de celle que je poursuivais. La femme que j’avais mission d’arrêter : « la tueuse » .
Jusque la j’avais pu suivre ses traces et j’arrivai à son dernier bivouac. La terre en gardait encore les traces.
  Une fois encore, je dormirai sur le sol où elle avait dormi la veille.
C’est à ce moment que je vis des traces de lettres sur le sol, là même où elle avait dressé sa tente :
  -« Nous fuyons, à la rencontre de notre mort. Jamais tu ne pourras m’atteindre et tu le sais.
Sauves toi toi-même ! Encore tu le peux. Je te donne ma chance, avec  elle  tu   peux          réussir. Si tu es d’accord, tire un coup de fusil, j’en entendrai l’écho, j’arrêterai ma course
Et nous pourrons nous rencontrer. »
           
J’étais à bout. Cette femme me dominait. L’esprit de conservation où se mêlaient, l’angoisse, la souffrance physique, s’imposa à ma volonté. Je n’étais plus l’agent fédéral, chargé d’arrêter une femme accusée du meurtre d’un homme.
Je sorti l’ordre de mission qui m’accréditait, je le déchirai et je le jetai au vent.
Et je tirai, mes deux coups de fusil.
Le son partit en écho, comme un chapelet qui s’égrène. Il continua à rouler, semblant ne jamais s’arrêter.
Epuisé, à même le sol, je m’enroulai dans ma couverture, mon chien tout contre moi. Nous étions deux bêtes, additionnant nos chaleurs pour essayer de survivre 
C’est vers le soir de ce lendemain que j’aperçus dans le lointain une chose ronde semblable à un igloo. La neige avait recouvert la tente de la fugitive, puis le froid y avait donné la rigidité de la glace. La Nature fait parfois ainsi les choses, comme une main que Dieu tendrait vers l’homme éploré, en mal de solution.
Le ciel avait pris la texture des jours de tempête. De gros nuages noirs couraient, venant d’un horizon pour se précipiter dans un autre.
Un grand calme s’était fait et silencieuse la neige se mit à tomber, égalisant le terrain.
Puis une rumeur, comme la chevauchée de mille chevaux partis du lointain pour arriver au grand gallot. Bientôt il n’y eut que ce bruit infernal.C’était le blizzard qui arrivait en trombe.
D’un bond je pénétrai dans l’igloo. La pâle lueur d’une bougie jetait des ombres qui se mouvaient dans une danse énigmatique.
Un instant je restai, là, debout, tempérant mes yeux à l’environnement du lieu. Puis une douce chaleur où se mêlait une odeur animale, de sueur, de chien mouillé, d’urine, pénétra en moi par les narines. C’était comme un élixir de vie. La trace, l’émanation d’êtres vivants. Une bulle de vie dans un univers abstrait. La chaleur était là, mêlée aux odeurs, épanouissement d’êtres vivants. 
Mes yeux s’accoutumant à la pénombre, je la vis, elle, étendue nue sur une peau d’ours, une chienne de traineau tout contre elle.
Les seins fermes, la croupe généreuse, une toison d’ébène brouissaillant sur une vulve lippue, la femme était belle.
Un léger frémissement parcourait son corps, sûrement une peu de fièvre.
Dehors la tempête se déchaînait dans un brouhaha étourdissant. Un mélange de hurlements, de cris aigus, de bruits sourds, montant crescendo. Il semblait que la terre s’était entrouverte, libérant ses bruits d’entrailles, infernaux.
La glace de mes vêtements fondit et ceux-ci devinrent humides.
Je me déshabillai et m’allongeai contre la femme.
Un instant nous restâmes immobiles, à l’écoute de la bataille des éléments de l’extérieur.
J’étais allongé tournant le dos à la femme que je sentais contre moi, lovant mes fesses entre ses cuisses.
Je sentais la tiédeur de son souffle sur ma nuque et ses seins sur mon dos comme deux ventouses.
Ses deus bras entourèrent mon buste et ses doigts lentement commencèrent à griffer ma poitrine. Je sentais ses ongles s’enfoncer dans ma chair. Son étreinte se faisait plus forte, son corps en forme de liane m’enserrait tout entier, m’empêchant de crier. Mon sexe rigide, je la subissais comme un préambule. Puis quand la douleur comme une provocation se fit trop forte, je me retournai, la clouant au sol. Ses griffes alors s’enfoncèrent sur mon dos. Je hurlai de douleur et à mon tour j’enfonçai mes ongles dans ses fesses jusqu’à la faire crier.
Je compris que cette femme, avec sa rage, cherchait à évacuer une souffrance qui la torturait.
A la limite du plaisir il y a la souffrance !
Dans notre douleur il y avait du plaisir, et dans notre plaisir se mélangeait de la douleur.
Nos hurlements se mêlaient aux rugissements de la tempête du dehors.
Son sexe était brûlant. Je labourai sa chair dans un rythme puissant, continu, infatigable.
Le sang et la sueur  engluaient nos corps endoloris mais insatiables. Nos chiens affamés se mirent à nous lécher à larges lampées gloutonnes.
C’est à cet instant que la chienne se mit en rut, n’en pouvant plus de cette ambiance charnelle.
La nuit devint dantesque, de hurlements dans l’igloo, couverts par le déchaînement des éléments du dehors, 
   -« La Vie, la Mort, c’est si prés, l’un de l’autre. Qu’est ce qui les sépare? un instant à peine »
Nos chairs se rebellaient à la vérité de cet instant. A ces coups de boutoir du dehors, essayant par mille fois de faire éclater les parois de notre igloo, pour nous entrainer ensuite, comme des fétus de pailles, sur le chariot de la tempête.
C’était la rébellion de la Chair contre cette loi inéluctable, cette Vérité pour laquelle elle a été créée : la Mort, qui provoquait en nous cette frénésie de vivre, matérialisée par cet enchaînement de coïts insensés. 
Nous roulions, accrochés les uns aux autres, dans une danse infernale, criant de peur, de souffrance, d’orgasmes devenus douloureux par leur répétition.
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Arrivés à la limite de nos forces, anéantis, nous nous sommes endormis, nos corps emmêlés
J’ignore le temps que dura ce sommeil, des heures? des jours? des nuits et des nuits ?
Le réveil fut lent, douloureux lui aussi, comme si l’esprit peinait à réintégrer son enveloppe humaine
Dehors, le calme s’était fait. Le silence Roi si particulier dans ces steppes désertiques régnait à nouveau.
L’air vif fouetta mon visage, je sentis à nouveau naître en moi la joie de vivre.
Je rentrai dans l’igloo. La femme y rangeait ses affaires. Jusque là, rien n’avait été dit entre nous.
   -« Je te laisse ma chienne. Elle s’appelle « Tika ». Avec elle et ses quelques provisions que 
       Je te laisse tu peux réussir ton retour. Moi, je reste, attendant les beaux jours et l’arrivée
       d’un quelconque chasseur, heureux de me trouver ici. Et je deviendrai sa femme.
       toi, retourne vers les tiens et sois heureux. »
Un livre était là, trainant sur le sol, je le pris pour le lui donner. C’était un livre de prière : »Kempis », je l’ouvris au hasard : « Ne juge pas si tu ne veux pas être jugé » fut la phrase sur laquelle tomba mon regard.
      -« Pourquoi as-tu tué ? «  lui demandais-je . 
La femme me regarda un instant, puis me répondit :
     -« L’Amour, peut entrainer la haine. Le contraire est impossible ! »
Et elle me fit signe de partir.
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De retour dans mon village, j’ai démissionné de mon poste.
Quelque temps après, la chienne « tika » a mis bas trois chiots, auxquels j’ai donné le nom au premier : du jour, au deuxième du mois, au troisième de l’année, de ma rencontre avec cette femme qui n’a pas voulu me dire pourquoi elle avait tué, et dont le souvenir me hante.
Julien Julia