jeudi 13 décembre 2012

L'Etron

                                                                  -  L ' E T R O N  -


 Il était là, monstrueux, phénoménal, obscène.
 Cet étron, cette sentinelle, cette Merde ….
 Libéré d’un ventre…on ne peut plus…
 Et posé là…presque au milieu, à peine sur le coté de la chaussée, de la rue « carrer del Quintal » de ce Barcelone insolite .
 Il trônait là, gouailleur
.                Forme parfaite , lisse, lustrée.
 Persillé de grumeaux mal digérés. Délicieusement chocolaté, il avait tous les aspect d’une chose succulente, lorsque en réalité, elle ne l’était pas, pour la simple raison, qu’elle l’avait été.
 On le devinait, moelleux, onctueux, non malodorant.
 Un véritable enfantement.
 On devinait le ventre qui l’avait conçu, élaboré.
 Et puis l’accouchement. La victoire.
 La peau flasque du ventre à sa libération.
 Un enfant.
 Un enfant de la nature. Respectable.
 Il resta là. Des jours durant, narguant la foule.
 Vindicatif !...
 Je l’admirais, le saluais du regard chaque fois que je passais.
 Le monde de la rue l’accepta, comme une chose à elle, comme une chose de la vie inéducable. Une sculpture parfaite de la vie.
 Les gens se donnaient de la peine pour lui, faisaient un contour dans un déplacement latéral de leur corps avec une inclinaison de la tête en passant, comme pour le saluer et évitant de le souiller de leur contact. 
                Tous les jours, j’allais le voir.
               Je participais à cette acceptation, tacite, obscure, cachée, inavouable, mais nécessaires.
               En le regardant, je philosophais : il était un lien dans l’échelle des valeurs : Avant, Après.
               Avant, il avait été : des choses. Après il rentrerait dans la composition d’autres choses. Le cycle éternel des reconstitutions.
               -« Rien ne se perd, Rien ne se crée, tout se transforme ! » -  nous disait notre professeur de philo ou de physique, je ne me souviens pas.
               Et puis, petit à petit, cette chose énorme, avec la couleur, perdit de sa structure.
               Elle devint un objet qui se rétrécit, s’amenuisa, se ratatina.
               Les gens en passant ne le contournèrent plus avec autant de déférence. « L’ingratitude de la vie », pensais-je.
               Quelqu’un le poussa même du pied pour le mettre dans un coin.
               Il était devenu dur. Il se déshydratait.
               Et  bientôt il ne devint et ne fut qu’une toute petite chose insignifiante, légère, qui s’en fut  avec quelques feuilles d’arbres et papiers gras, dans la pelle d’un balayeur.
       
       
                                          "RIEN NE SE PERD  RIEN NE SE CREE, TOUT SE TRANSFORME"
                                                                 -  SOIS GRAND  ET  TU  SERAS -
         

mardi 25 septembre 2012

Pardonne-moi mon Dieu, si tu peux me pardonner, car j'ai tué!


                 « La richesse du cercueil, ne donne pas la valeur de celui qui est dedans »


            -… « Pardonne-moi, mon Dieu, si tu peux me pardonner, car j’ai tué !...».

           L’air était doux. La vie dansait dans cet air, habillé de soleil, et  où des myriades de petites choses, opuscules vivantes que nous respirons, menaient leurs sarabandes, leurs gravitations, les unes autour des autres.
            Je n’en finissais pas de déambuler, de monter, de descendre dans cette Rambla de Barcelone.
            Je cherchais la fatigue des jambes, car mon esprit cavalait, s’arrêtant aux milles petits riens qui foisonnent dans ce grouillement humain.
            Dans l’immédiat je ne m’en rendis pas compte.
            Puis je sentis comme une lourdeur, une fatigue que je trainais avec moi.
            Je fis un effort pour réaliser. Et effectivement je constatai qu’une petite main se tenait agrippée à la martingale de ma gabardine.
                       
                        -… « Julien …Julien … »
            Je reconnus la voix de Clara, que deux ans auparavant j’avais rencontrée « Plaza de la Universidad » son sac d’étudiante aux Beaux arts sur son dos.
            Des souvenirs, à peine récents, de ces étreintes fugaces, intenses ou chacun y puise suivant la force de ses fantasmes.

                        -… « Que veux-tu Clara ?... »
            Son visage portait la griffe de la drogue.
            Je savais que ce que je lui donnerais, servirait à assouvir son vice.

                        -… . « Julien … depuis deux jours je n’ai rien mangé »
            Je tirai 500 pésétas et les lui donnai.

                        -… « Ce n’est pas assez, tu le sais bien, la dose c’est Mille pésétas !... »
            Elle titubait, moitié de fatigue, moitié droguée.
            J’essayai de m’écarter d’elle et de m’enfuir.
            Mais elle s’agrippa à moi.
            D’un effort violent, je m’arrachai à son étreinte et je me mis à courir….
            Je la sentis courir, tout près de moi….
            La panique me saisit d’avoir contre moi, cette lape vivante, cette pieuvre qui ne me lâchait pas.
            Cela allait crescendo. Plus je courais vite, plus je la sentais près de moi.
            Je frôlais le désespoir. La tête me tourna. Je ne savais comment me défaire de cette sangsue humaine.

            Tout près, à vingt mètres, la circulation intense, d’un carrefour où les voitures circulaient en se croisant.
            Je me lançais là dedans, comme on se jetterait à l’eau pour fuir un incendie.
            Et toujours je la sentais me talonnant, prés de moi, contre moi !…..
            Ce fut un gymkhana humain, dans un vacarme de mécanique : pneus crissants sur l’asphalte suite à coups de freins impétueux, coups de klaxons, moteurs qui calent….injures qui fusent !...
            Mais je savais que dans cette folle course contre la mort, elle finirait par succomber.

            Soudain dans ma tête, un silence, énorme.
            Je me retournais épouvanter !
Tout était immobile

Dans ce décor figé, un bras émergea, lentement.
La paume de la main s’ouvrit dans ma direction.
Des doigts griffèrent le ciel.
L’image s’affaissa lentement.

Puis vint, une seconde, éternelle.

Je sentis un souffle, le souffle d’un ange qui passa prés de moi. Des lèvres frôlèrent mes lèvres. Je vis les yeux de Clara. Elle me sourit, puis « s’éthéra » .

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    -« Pardonne moi, mon Dieu, si tu peux me pardonner, car j’ai tué !.... Mais elle, garde la, dans ton Paradis ! Le Paradis, des drogués éperdus !.... »

           

                                                 

jeudi 5 juillet 2012

La gamine

                        
             Le rire fusa, clair, pur, transparent,… enfantin. A vrai dire je n’y pris d’abord pas garde. Puis le rire éclata à nouveau, me chercha. Ce petit rire d’adolescente venait pour moi. Il m’était destiné. Il éveilla alors mon attention.

            Cela venait de ma gauche. Je regardai et j’aperçus quatre gamines, à peine adolescentes. Des boutons de femmes tout juste écloses.
            Toute la beauté de la jeunesse à peine trouvée, de l’enfance tout juste quittée. C’était un bouquet de vie et mon regard feuilleta de l’une à l’autre. Un plaisir pur, droit. Immobile je savourai ce plaisir.
            Puis une des quatre se tourna vers moi, me livrant un minois adorable. Un instant son regard plongea dans mon regard. Elle rougit à peine, fit la moue, me tira la langue, puis me sourit….

            Le rire fusa à nouveau. C’était son rire. L’instinct des félins, l’instinct féminin à la quête de la proie masculine, naissait déjà dans cette gamine. Je sentis  nettement que j’allais être son destin. Elle allait être la Mante Religieuse mangeant la tête du mâle après le festin d’amour. Médusé, déjà envoûté, je me laissai entraîner dans cet émerveillement des sens, et je suivis les gamines dans le flux des flâneurs de ce dimanche ensoleillé.

Celle qui m’avait souri se tenait à droite du groupe et tout en marchant à quelques pas derrière, je pus contempler ce petit corps frêle, vêtu d’un pantalon <blue jean >, enserrant un petit cul qui aurait contenu dans la paume de mes deux mains ouvertes. On devinait deux jambes fines dans les fuseaux du pantalon tombant en accordéon sur des chaussures de tennis dont le baille
ment des lacets laissait passer une langues démesurée, mais en harmonie avec tout cet ensemble.
            Un corps de fillette dans des vêtements d’adolescente.
            Un petit sac au dos pendait sur ses épaules frêles.
            Le tout délicieusement ridicule.

            Tout en déambulant, un dialogue s’établit entre le petit cul et moi:

                        « Je te plais?..
                        -J’en ai honte… Tu pourrais être ma fille…
                        Je pourrais presque être ton grand père…
                        -Nigaud… Les extrêmes se cherchent et se rejoignent dans un point d’intersection, pour former
                        la perfection du cercle…
                        Tu es subjugué par ton éducation occidentale…
                        Tiens regarde les orientaux: ils ont des femmes très jeunes… Et plusieurs souvent <autant que
                        tu peux en nourrir> dit le Coran. Regarde lesOuled Naïl? Impubères, elles se prostituent sous
le regard vigilant de leur mère. Puis adolescentes,avec l’argent   de leur commerce elles montent dans leur village pour se marier…
                        -Je veux bien te croire, mais nous ne sommes pas
                        en Orient, mais bien ici en Occident…
                        -Qu’importe, nous sommes ici bien sûr, mais dans
                        le secret des choses. Il y a toi et moi et c’est tout.
                        … Tiens regarde moi, je te plais toujours?…
           
            Et le petit cul se mit à se mouvoir dans un déhanchement
harmonieux au rythme de la marche.
            Le pantalon enserrait les deux fesses, comme deux petits melons. On voyait le pli du milieu du tissus pénétrant dans l’entre-deux jambes.
            Un instant la gamine s’arrêta, laissant continuer ses compagnes. Elle écarta une de ses jambes, et j’entrevis le geste de la main cherchant à travers le gros tissus du pantalon, le pli fragile de la culotte pour le déloger de la fente où il s’était malencontreusement introduit.
            Son rire fusa à nouveau, pur, cristallin. Puis elle se mit à courir, rejoindre ses compagnes.
            Un peu plus loin, le lacet d’une de ses chaussures s’étant défait, elle s’arrêta à nouveau, mit un genou à terre pour refaire sa chaussure. A travers son bras droit arqué, sa petite tête se positionna et de sa petite frimousse à l’envers, son regard coulissa, dirigeant vers moi le plus adorable des sourires qu’il m’ait été donné de recevoir.
            Elle s’attarda, comme à plaisir à faire et à défaire le lacet de sa chaussure. Nous étions en train de faire connaissance…
Elle bougeait parfois son petit corps dans un effort évident pour parfaire son geste.        

            Puis à nouveau elle se releva et courut rejoindre ses compagnes arrêtées un peu plus loin.

            Cela alla ainsi, d’étape en étape, jusqu’à l’entrée d’une galerie marchande s’ouvrant directement dans notre rue.
            Les quatre gamines s’y engouffrèrent, et moi derrière.

            Des vitrines de magasins: modes, bijouterie, une croissanterie et divers autres commerces. Je me souviens d’une oisellerie avec des petits chiots en devanture. Les filles s’y attardèrent longuement.

            La musique exalte en nous ce que nous avons de noble et de généreux.
            Venu du fond de la galerie, un magasin de musique envoyait ses ondes magiques. Un flux continu de jeunes gens y entrait et en sortait. Les filles y pénétrèrent. Le son rythmique sonnait fort.

            Dans le fond de la salle un jeu de glaces renvoyait nos images d’un miroir à l’autre, créant un espace irréel et féerique, positionnant nos personnages d’une manière différente à la réalité.
            D’un clin d’œil la gamine s’assura que j’étais là.
            Elle s’immobilisa un instant, et à travers la glace son regard me chercha. Je la regardai à mon tour. Son visage bougea et par le jeu des glaces son  image s’approcha de la mienne, la frôla. L’image de sa joue caressa l’image de mes lèvres. Puis ses lèvres s’arrimèrent à mes lèvres. Sa bouche s’entrouvrit. J’entrouvris à mon tour ma bouche, aspirant le petit souffle qui s’exhalait si prés.  Je lui livrai à mon tour mon souffle. Elle l’aspira lentement, en fermant les yeux.

            Parti des jambes, remontant le long des hanches, puis tout le long de son buste, son corps serpenta, d’abord d’un mouvement imperceptible. Peu à peu son mouvement s’amplifia, puis devint rapide, frénétique… ponctué de secousses violentes à l’unissons de la musique qui emplissait nos oreilles et nos têtes.
            Je voyais les cuisses de la gamine se frottant l’une contre l’autre dans un déhanchement sensuel, sexuel…
            Inconsciemment mon corps oscilla, d’abord lentement, puis plus rapidement pour s’intégrer finalement dans cette dense satanique…

            Par le jeu des miroirs, nos corps se heurtaient, se séparaient, s’enlaçaient à nouveau.

            … Je vivais un rêve….

            Une impression de vertige me saisit. Je me laissai glisser dans cette spirale de lumières et d’étoiles…

            Soudain tout prit une autre dimension. Mon sexe enflé me faisait mal. Je n’en pouvais plus.

            Je vis le corps de la gamine se bander comme un arc. Son visage se tendit, petite fleur qui s’ouvre dans l’offrande de son plaisir vers le ciel.
            Parti du bas de mon dos, un frisson remonta le long de mon échine, s’encra sur ma nuque, puis irradia mon visage.
… Et je sentis de ma vie, s’écouler par mon sexe…

            Sur nos jambes flageolantes, nos deux corps s’appuyèrent l’un contre l’autre, comme un faisceau de fusil. Je sentis le corps de la gamine trembler comme un petit oiseau blessé.
            Puis elle se ressaisit. Son regard prit mon regard et le dirigea vers la braguette de son pantalon: une petite tâche humide y apparaissait. A l’interrogation de ses yeux je fis,oui, avec les miens.
            Alors la gamine me sourit longuement... longuement… puis elle me fit la moue, et me tira la langue dans un geste amical
            A nouveau son rire fusa, court, cristallin, enfantin..
            Et elle s’en fut, courant vers ses trois autres compagnes qui nous avaient laissés à notre innocent festin.

            Un long moment encore, j’entendis ce rire: pur, court, cristallin, transparent, enfantin, qui raisonna dans ma tête, dans mon cœur, comme un écho… comme un écho…

            Dans ma tête… dans mon cœur… dans mon cœur…

dimanche 1 juillet 2012

Son Dernier Sourire


La larme de la mère
Coule sur la joue de Dieu (sourate)

                                             

            La femme était belle. Très belle même. Grande,élancée, tout dénotait chez elle le sens de l’exact dans le raffinement vestimentaire: ni trop ni trop peu, chose assez rare chez beaucoup de personnes se disant de la haute bourgeoisie.

            Bien sûr, dans le brouhaha de la cafétéria , dans un coin de laquelle j’étais attablé, son entrée passa inaperçue. Un garçonnet de quatre à cinq ans l’accompagnait, son enfant sûrement, un petit bout d’homme, mignon comme tout.  Un couple harmonieux, agréable à regarder et pour moi dans mon coin, à observer.

            Elle grimpa son gamin sur un des tabourets encore vide, face au comptoir. Elle prit une assiette sur une pile dans un coin au service des clients, la remplit de quelques « tapas » que le gamin lui montrait du doigt et une fois celui-ci installé face à son assiette de friandises, elle le laissa là et elle s’en fût aux toilettes.

            Je regardais, je n’avais rien d’autre à faire…

            Le temps passa!... Le gamin finit tout ce qu’il avait dans l’assiette, et comme il devait encore avoir faim, il ne se gêna pas pour prendre à même le comptoir toutes les petites gourmandises dont il avait encore envie. Puis comme sa mère tardait à revenir, perché sur le haut de son tabouret ne lui plaisant guère, il sauta de celui-ci et se mit à courir entre les gens pour dégourdir ses petites jambes.
            En effet le temps se faisait long et sa mère n’apparaissait toujours pas. Personnellement je me demandais qu’est ce qu’elle pouvait bien faire aux  toilettes. Je pense que j’étais le seul à me poser la question.

            Enfin, elle apparut!...

            Elle demanda à la serveuse ce qu’elle devait, paya, puis mère et enfant se dirigèrent vers la sortie.
            En sortant elle passa devant moi, me regarda. Je lui souris. Elle me sourit à son tour et tous deux s’en allèrent.

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            Il se faisait tard, je sortis à mon tour. Le tramway me laissa à la limite de la frontière et j’empruntai le pont de la Bidassoa. La nuit commençait à tomber, les choses devenaient des ombres.

            Le pont était désert, hormis deux silhouettes vers le milieu. Je reconnus la femme de la cafétéria, son enfant à coté d’elle.
            Elle était penchée sur la balustrade métallique et elle regardait  l’eau miroitant sous le clair de lune. Je passais derrière elle mais elle ne me vit pas.
            J’ai continué à marcher quelques instants, puis intrigué je me suis retourné.
           
            La femme n’était plus là, ni l’enfant.

            J’ai regardé par-dessus le parapet du pont vers l’eau de la rivière. Un grand cercle finissait ses ronds dans l’eau.
            A côté un petit cercle finissait ses petits ronds dans l’eau.

                         J’ai fait un signe de croix et je suis parti songeur !........
                       


mercredi 27 juin 2012

Le suicide


"Loin de moi, d'avoir voulu montrer le chemin, à quelques plongeurs éplorés, désireux de savoir ce qui se passe "dans l'Eau de Là"

Julien leva les yeux.
 A quelques encablures, le bateau, son bateau, étirait sa fine silhouette blanche.
Une ligne parfaite de voilier, coursier des mers. Les diesels à l’intérieur de la coque, distribuant les éléments nécessaires à la vie à bord : courant électrique, ventilation, eau courante…ronronnaient à peine.
Il apercevait quelques uns de ses huit membres d’équipage vacants à quelques occupations.
Ce bateau il l’avait voulu, il l’avait obtenu, sans effort.
Bel exemple de réussite d’une vie. Sa vie. Bien sûr il avait dû lutter, pas à pas, mais toujours allant de l’avant. Et certainement il avait eu de la chance.
La chance ! Pourquoi lui, pas d’autres ?
Etait-il heureux ? Il avait tout pour l’être.
Il avait réalisé tout ce qu’il avait souhaité.
Il songea à ces jeunes soldats que la mitraille fauche au milieu de leurs vingt ans : une vie, une existence coupée d’une destinée qui aurait pu être riche en actions futures.
Et…avaient-ils droit à ça ? En vertu de quels critères, ces hommes avaient vu tronquer leur destinée humaine ?
Lui Julien, avait ressenti il y a quelques années que sa tâche n’était pas finie. Qu’il lui restait des choses à accomplir.
Son destin n’était pas terminé.
Maintenant par contre en ressassant sa vie, il se donnait pour satisfait. Que pouvait-il désirer encore ?...
La vie est une curiosité. Il avait connu tout ce qu’il avait désiré. Même l’Amour. Et il songea à Martine. Une vague d’attendrissement monta en lui. Martine…
Sa Martine !...
Mais pourquoi quand même, cette impression, à cet instant, d’être arrivé au bout, de ne plus rien désirer, de ressentir une curiosité soudaine, pour :  « l’Après » -  après la Vie : « Quoi » ? 
Martine …Il y avait Martine !... sa Martine !... Une bouffée de bonheur monta soudain en lui en pensant à elle. Et tout d’un coup, un nouveau désir naquit en lui. Avoir de la chair de Martine et de sa chair à lui, un enfant. Le goût de la lutte renaquit en lui.
Désormais il allait se donner à fond pour le bonheur de ces deux êtres.
N’avait-il pas toujours réussi ?  Une vague d’orgueil monta en lui.
Le coin était tranquille, une anse en forme de petit fjord dans un coin du Cap Creux. La tramontane au large soufflait fort et la navigation quoique non dangereuse pour son bateau était devenue désagréable. Alors il s’était réfugié dans cette crique 
Il y venait de temps en temps. Il aimait cette eau d’un bleu de « lapis lazuli » démontrant une profondeur lointaine. Il connaissait tous les recoins de cette anse pour y avoir plongé de nombreuses fois. Sauf le fond qu’il n’avait jamais pu atteindre.
Un jour par hasard, il avait découvert à la côte -25 mètres  une grotte qui continuait en forme de tunnel qui débouchait sur une petite crique voisine. Un pli de la montagne, séparait donc ces deux criques qui ne communiquaient entre elles que par quelques sentiers de chèvres et ce tunnel sous- marin. La Nature avait ainsi des curiosités tout le long  de cette côte et ce tunnel complétait d’autres tunnels sous marin, comme celui des « Islas Médas » de l’Estartit sur la côte catalane espagnole.
Julien quitta le roc sur lequel il s’était reposé quelques instants et remettant le détendeur dans sa bouche, il se laissa glisser dans l’eau limpide.
Il palma en douceur, sans effort, en dandinant légèrement les anches.
Il s’arrêta à la côte -25 mètres et il chercha le long du tombant la faille désirée. Une masse plus sombre apparut sur sa droite. C’était l’entrée de la grotte.
Ses mains servant d’antennes, il s’engagea prudemment. L’eau était glaciale, il le ressentait à travers sa combinaison en néoprène. 
Dans le noir absolu, une angoisse monta en lui. Il pensa à Martine et puis :

  • « Je me trouve avant la courbe. Je verrai bientôt la lumière au début de la ligne 

         droite ».
Quelques instants plus tard, une lueur lointaine témoignait de la sortie du tunnel.
Cela devenait plus facile et il nagea carrément plus vite face à cette lumière.
Il avait hâte de sortir de ce boyau, de s’en extraire comme rejeté des entrailles d’un ver monstrueux.
Vite il arriva et passa la sortie. Le soleil faisait une grande tâche blanche dans l’eau. Il était donc face au soleil.
Tout doucement et avec délice il remonta vers cette lumière. Il fît son palier  à :
-4 mètres et émergea la tête hors de l’eau, savourant cette transhumance.
Comme toujours il fit un tour d’horizon, pivotant d’un tour complet dans l’eau.
C’est alors qu’il  vit Martine assise sur la grève de la petite plage en compagnie d’Adolphe, son meilleur ami.
Il les observa …. Et une flèche traversa son cœur….. Il n’y avait entre eux aucune attitude indécente, mais ils se tenaient par la main !....
          La flèche se tordit dans le cœur de Julien et il ressentit une véritable douleur physique.
Un vide total se fit en lui, et il n’y eut plus que cette douleur !….qui devint atroce….
Sa tête bouillonnait et la peau de sa figure le brulait.
Enlevant son masque il plongeât plusieurs fois sa tête dans l’eau essayant d’éteindre 
cette chaleur d’enfer.
A partir de là, tous ses geste devinrent machinaux.
Il se défit de sa « fenzie » qu’il laissa flottante sur l’eau cristalline, et il repassa le tunnel sous marin.
Se dirigeant à la boussole il rejoignit le milieu de la baie. Il savait qu’il y avait là une profondeur impressionnante. Il alla vers elle, tout doucement, dans un palmage insignifiant.
Les rayons du soleil dans cette cathédrale, convergeaient vers un point qui le guidait toujours plus profond.
-60 mètres
  -70 mètres
           -80 mètres.
L’aiguille lumineuse de son profond mètre se bloqua. Elle n’allait pas au-delà de cette pression.
Julien ressentit la narcose. Il pensa avoir dépassé les -100 mètres.
Un peu de pensée lui revint alors. Il songea : -100, soit onze kilos de pression par centimètres carrés sur tout son corps.
Et tout doucement, il continua à glisser vers l’abîme.
Une idée, comme en suspend dans sa pensée brumeuse, flotta dans son esprit :
      -« Il n’enfanterait plus avec Martine, mais il allait enfanter avec l’Océan
                   Il était le chromosome qui allait pénétrer et fertiliser cet ovule immense qu’était 
          La Mer. Tout son cops allait se diluer en elle, en un coït immense et insensé. »
Dans un geste inconscient, Julien s’arracha le masque et cracha l’embout de son détendeur.
Sa figure reçut une claque glacée.
Ses yeux lui firent mal. La pression de l’eau vrilla dans ses orbites qui se vidèrent et l’eau pénétra dans son crane, diluant son cerveau.
La pression intérieure de sa poitrine ne compensant plus la pression extérieure de l’eau, ses poumons implosèrent.
L’eau s’engouffra, pénétrant en force dans tout son être.
En cet instant Julien eut un orgasme.
Puis son corps au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans la mer, se dilua dans la masse d’eau qui l’entourait.
Son vêtement en néoprène, vidé de son contenu, se dandina, se tordit, puis valsa plusieurs convulsions, vidant ses alvéoles des molécules d’air qu’elles contenaient.
Petit à petit, oppressé par la pression extérieure, le vêtement prit la proportion d’un « chewing-gum » 
…….. Et il n’y eut plus qu’un « bi-bouteille, fonçant dans l’abime dans une trainée fluorescente ……
     L’aura de Julien remonta, se promena sur son bateau, vit l’équipage affolé, courant.
    Martine tenant à la main la « fenzie » que Julien avait abandonné, qui pleurait et hurlait :
                                                                    -« Il nous a vu….Il nous a vue….. » 
    Et Adolphe, criant : ……………….      -« C’est un accident…C’est un accident… »

   Alors Julien ressentit une paix immense l’envahir. Et son âme pénétra dans le sein de Dieu
Cerbère, le 29 Octobre 1991.-

lundi 11 juin 2012

Rebecca


A Rébecca et à toutes
      les femmes soldats.


  Je fis signe à David d’arrêter la « Range Rover ».
           A droite, à quelques pas de nous, la Mer Rouge. A gauche, mamelonnant prés de la route, puis s’élevant en cascades puissantes, le Sinaï.

           Devant nous la piste poussiéreuse, bordant la Mer Rouge, filait jusqu’à l’horizon.

Tout était calme. L’air encore tiède allait devenir brûlant. C’était le moment propice. J’organisais ma plongée.

Je savais, les cartes l’indiquaient, la Mer Rouge avait là une profondeur impressionnante, près de deux mille mètres!...


Une force inconnue me poussait. Je suivais les évènements au lieu de les précéder. Jusque là tout avait été si étrange ! …La Mer Morte !... Massada et son effarante histoire !...

Puis le Sinaï, imposant.
Dans un décor biblique, le temps s’était figé, les êtres, les choses, s’étaient fossilisés. Le présent vivait dans le passé, pesant sur l’homme de passage.
Un morceau d’éternité dans une beauté tétrique.
Je quittais le rivage en palmant doucement, en surface. Je voyais le sable du fond, deux à cinq mètres, pas plus. Dans cet univers liquide, un seul élément solide : les coraux, partis du fond jusqu’à la surface, multipliant leurs harmonies, les uns à côté des autres. Arbustes foisonnants aux formes diverses. Les uns s’ouvrant en éventail, d’autres terminant en dômes gracieux. Couverts de minuscules particules blanches, les polypes s’adonnant à leur labeur de maçon. Quel secret gérait leur mécanique créatrice, à l’architecture parfaite ?...
Et au milieu de tout ça, des myriades de poissons, multicolores, multiformes !...
Le regard de Dieu !...
Peu à peu, le fond s’éloigna de la surface. Le sable devint désert. Quelques gros poissons, épars, au gré de leur rencontre, furent les seuls êtres vivants qui m’accompagnèrent. Soudain le fond devint d’un bleu intense. C’était le tombant, je glissais en lui.
La lumière au dessus donnait un sens à ma descente. Peu à peu cette lumière s’étiola, puis disparut. Ma main rivée sur le bouton  d’entrée d’air de ma « fenzie » je continuai ma descente.
L’obscurité était de venue totale. Mes yeux ouverts ne percevaient plus rien. Je perdis le sens de la verticalité. Je n’avais, ni haut ni bas, ni gauche ni droite. Je sus seulement que je descendais. Je fermais les yeux pour les tromper sur la raison de leur cécité et essayer ainsi de lutter contre l’angoisse qui montait en moi.
La bonne qualité de mon détendeur donnait à ma respiration une aisance dont j’avais grandement besoin en ce moment. Peu à peu, une torpeur m’envahit. Une irrésistible envie de dormir…. Je m’y abandonnais...
Tout à coup, dans mes oreilles, le son des grandes orgues de la cathédrale de « Notre Dame de Paris » .
Puis le silence !... et je sentis que je commençai à tourner, à vriller sur moi-même. D’abord lentement puis de plus en plus vite. Dans cette obscurité totale, je vis avec tous mes sens, sous moi, un entonnoir immense, tournant à une vitesse folle dans un mouvement ondulatoire. J’y entrai !... J’étais dans cet entonnoir. Mon corps suivait la spirale d’un sillon mystérieux  m’entrainant plus vite vers le fond de ce cylindre qui allait en se rétrécissant.
« Le Trou Noir ». J’étais entré dans le  « Trou Noir » !.... 
Mon corps comme une toupie, tournait à une vitesse vertigineuse. Une vitesse telle que  « l’Avant » rattrapait « l’Après », pour devenir « Le Présent ». «  Le Passé » se fondait dans le « Futur » pour devenir « L’Immédiat ».
  Des vérités scientifiques, ignorées de moi, devinrent en un instant,  l’évidence même pour mon intelligence.
Ma vitesse atteindrait bientôt, trois cent mille kilomètres à la seconde. Cette vitesse rétrécirait le temps. La pression deviendrait telle que ne joueraient plus les forces électromagnétiques qui retiennent les atomes de mon corps et qui font sa cohésion. Mon corps allait se disloquer, se diluer dans la « chose ». La force de la gravité deviendrait telle, qu’elle provoquerait l’effondrement de la matière sur elle-même. L’espace se replierait sur lui-même, créant du même coup le « Rayon de non retour ». Je savais qu’une fois passé le « Rayon du non retour », il me serait impossible de sortir du « Trou Noir ». 
Le Temps allait devenir immobile. En un éclair, j’eu la vision du soleil s’éteignant après neuf milliards d’années….la fin des étoiles…des Galaxies…de l’Univers !... 
Je sentis mon corps s’allonger, s’étirer, aspiré par le fond du « Trou Noir » que j’aperçus.
Il y miroitait une lumière immuable, d’une couleur inconnue, irréelle, dotée d’une force magnétique, hypnotique, annihilant toute volonté. Cette lumière au fond du « Trou Noir »  c’était l’Eternité dans laquelle tout mon être allait se diluer.
Une force inconnue me fit serrer dans ma main le bouton de ma « fenzie ». J’entendis le sifflement de l’air entrent dans l’enveloppe. Le parachute se gonfla, je me sentis tiré par les aisselles, happé vers le haut.
Mes yeux restaient rivés vers le fond du « Trou Noir », sous l’emprise de cette lumière de l’au-delà.
Peu à peu elle perdit de son attraction, puis disparut.
De nouveau dans mes oreilles, les grandes orgues de la cathédrale Notre Dame de Paris.
Je venais de sortir du « Trou Noir ».
Déjà, j’apercevais la surface ensoleillée que j’atteignis sans peine. Quelques coup de palmes m’amenèrent près du bord et quelques instants après j’étais dans la « Range Rover » roulant sur la piste en direction du but de mon reportage, ce pourquoi j’étais venu.
J’étais silencieux, l’esprit plein de ce que je venais de vivre.
Les cahots de la voiture me tiraient de ma torpeur. Notre véhicule venait d’emprunter une route escarpée montant dans le Sinaï.
Peu à peu le décor changea. Nous roulions au milieu de blocs étranges. La montagne se structurait. Les roches prenaient des formes. Au gré de la route des ombres se créaient, se mouvaient autour de nous, parfois énormes, ombres de cavaliers invisible, sortis de l’Apocalypse !...
Puis le chemin s’élargit. Nous entrâmes dans un cirque entaillé dans la montagne. Un seul arbre rabougri, animait ce coin désertique.
-« Ses racines vont jusqu’à trente mètres sous terre pour y puiser l’humidité dont il a besoin », me dit David.
Sur la droite accroché à un piton rocheux, un fortin commandait toute cette zone.
La « range Rover » s’immobilisa. Je montais sur la banquette, mon appareil à la main, prêt à prendre quelques photos de ce lieu insolite.
C’est alors, qu’une voix, une voix de femme, une voix immensément belle !... s’éleva du fortin. Une chanson, qui monta vers le ciel d’un bleu intense, comme une prière, une supplique.
David avait posé son menton sur le volant de sa voiture.
-« C’est Rébecca » me dit-il, c’est elle qui commande ce fortin ».
Puis il me traduisit, au fur et à mesure, les paroles en hébreux de la chanson :
-« …Abraham, voit la lutte fratricide de tes enfants ….
                        ….Synagogue…Minaret…Eglise…Qu’importe, puisqu’il n’ya qu’un Dieu.
Jusqu’à quand pèsera sur nous la malédiction du Crucifié ?.... »
La voix fut un instant coupée par l’éclair d’un avion mirage passant en rase motte.
Glaive d’acier étincelant au soleil.
Il était impossible de voir Rébecca enfermée dans son fortin
Une meurtrière horizontale, d’où sortait le canon d’une mitrailleuse, était la seule ouverture d’où j’aurai pu l’apercevoir. Mais l’éloignement et l’obscurité intérieure rendait cela impossible. Je devinai son regard  qui m’observait.
En quelques secondes je changeai l’objectif de mon appareil photo, le munissant d’un puissant téléobjectif, et bien calé sur ma banquette, car cela requérait une immobilité parfaite, je prix une photo.
En partant je me retournai et je vis une petite main s’élevant au dessus du fortin, me faisant un geste amical, puis le V de la victoire.
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Quelques mois sont passés. Il y a eu la guerre. Puis la paix revenue, j’ai voulu revoir cette région qui m’avait si profondément marquée.
J’ai repris la « Range Rover » conduite par David et nous avons gravi à nouveau le chemin caillouteux conduisant au fortin.
Le petit arbre plongeant ses racines à trente mètres dans le sol pour y puiser sa fraîcheur avait disparu, arraché par un obus. Des traces de fumée noire maculaient les pierres du fortin. On voyait le canon de la mitrailleuse, tordu et éclaté par une explosion.
-« Et Rébecca ? »   demandai-je à David.
Il ne me répondit pas, mais une larme coula sur sa joue. 
J’ai tiré alors de ma poche, une photo inédite, dont le téléobjectif m’avait révélé le secret.
On y voyait un regard de femme, et au fond de ce regard, il y avait le reflet de cette lumière étrange et irréelle que j’avais aperçu dans le fond du « Trou Noir » juste avant de franchir le « Rayon de non Retour ».
Ce jour là, je n’ai pas pris de photo. Et je suis reparti sans faire mon reportage.
Julien Julia