A Rébecca et à toutes
les femmes soldats.
Je fis signe à David d’arrêter la « Range Rover ».
A droite, à quelques pas de nous, la Mer Rouge. A gauche, mamelonnant prés de la route, puis s’élevant en cascades puissantes, le Sinaï.
Devant nous la piste poussiéreuse, bordant la Mer Rouge, filait jusqu’à l’horizon.
Tout était calme. L’air encore tiède allait devenir brûlant. C’était le moment propice. J’organisais ma plongée.
Je savais, les cartes l’indiquaient, la Mer Rouge avait là une profondeur impressionnante, près de deux mille mètres!...
Une force inconnue me poussait. Je suivais les évènements au lieu de les précéder. Jusque là tout avait été si étrange ! …La Mer Morte !... Massada et son effarante histoire !...
Puis le Sinaï, imposant.
Dans un décor biblique, le temps s’était figé, les êtres, les choses, s’étaient fossilisés. Le présent vivait dans le passé, pesant sur l’homme de passage.
Un morceau d’éternité dans une beauté tétrique.
Je quittais le rivage en palmant doucement, en surface. Je voyais le sable du fond, deux à cinq mètres, pas plus. Dans cet univers liquide, un seul élément solide : les coraux, partis du fond jusqu’à la surface, multipliant leurs harmonies, les uns à côté des autres. Arbustes foisonnants aux formes diverses. Les uns s’ouvrant en éventail, d’autres terminant en dômes gracieux. Couverts de minuscules particules blanches, les polypes s’adonnant à leur labeur de maçon. Quel secret gérait leur mécanique créatrice, à l’architecture parfaite ?...
Et au milieu de tout ça, des myriades de poissons, multicolores, multiformes !...
Le regard de Dieu !...
Peu à peu, le fond s’éloigna de la surface. Le sable devint désert. Quelques gros poissons, épars, au gré de leur rencontre, furent les seuls êtres vivants qui m’accompagnèrent. Soudain le fond devint d’un bleu intense. C’était le tombant, je glissais en lui.
La lumière au dessus donnait un sens à ma descente. Peu à peu cette lumière s’étiola, puis disparut. Ma main rivée sur le bouton d’entrée d’air de ma « fenzie » je continuai ma descente.
L’obscurité était de venue totale. Mes yeux ouverts ne percevaient plus rien. Je perdis le sens de la verticalité. Je n’avais, ni haut ni bas, ni gauche ni droite. Je sus seulement que je descendais. Je fermais les yeux pour les tromper sur la raison de leur cécité et essayer ainsi de lutter contre l’angoisse qui montait en moi.
La bonne qualité de mon détendeur donnait à ma respiration une aisance dont j’avais grandement besoin en ce moment. Peu à peu, une torpeur m’envahit. Une irrésistible envie de dormir…. Je m’y abandonnais...
Tout à coup, dans mes oreilles, le son des grandes orgues de la cathédrale de « Notre Dame de Paris » .
Puis le silence !... et je sentis que je commençai à tourner, à vriller sur moi-même. D’abord lentement puis de plus en plus vite. Dans cette obscurité totale, je vis avec tous mes sens, sous moi, un entonnoir immense, tournant à une vitesse folle dans un mouvement ondulatoire. J’y entrai !... J’étais dans cet entonnoir. Mon corps suivait la spirale d’un sillon mystérieux m’entrainant plus vite vers le fond de ce cylindre qui allait en se rétrécissant.
« Le Trou Noir ». J’étais entré dans le « Trou Noir » !....
Mon corps comme une toupie, tournait à une vitesse vertigineuse. Une vitesse telle que « l’Avant » rattrapait « l’Après », pour devenir « Le Présent ». « Le Passé » se fondait dans le « Futur » pour devenir « L’Immédiat ».
Des vérités scientifiques, ignorées de moi, devinrent en un instant, l’évidence même pour mon intelligence.
Ma vitesse atteindrait bientôt, trois cent mille kilomètres à la seconde. Cette vitesse rétrécirait le temps. La pression deviendrait telle que ne joueraient plus les forces électromagnétiques qui retiennent les atomes de mon corps et qui font sa cohésion. Mon corps allait se disloquer, se diluer dans la « chose ». La force de la gravité deviendrait telle, qu’elle provoquerait l’effondrement de la matière sur elle-même. L’espace se replierait sur lui-même, créant du même coup le « Rayon de non retour ». Je savais qu’une fois passé le « Rayon du non retour », il me serait impossible de sortir du « Trou Noir ».
Le Temps allait devenir immobile. En un éclair, j’eu la vision du soleil s’éteignant après neuf milliards d’années….la fin des étoiles…des Galaxies…de l’Univers !...
Je sentis mon corps s’allonger, s’étirer, aspiré par le fond du « Trou Noir » que j’aperçus.
Il y miroitait une lumière immuable, d’une couleur inconnue, irréelle, dotée d’une force magnétique, hypnotique, annihilant toute volonté. Cette lumière au fond du « Trou Noir » c’était l’Eternité dans laquelle tout mon être allait se diluer.
Une force inconnue me fit serrer dans ma main le bouton de ma « fenzie ». J’entendis le sifflement de l’air entrent dans l’enveloppe. Le parachute se gonfla, je me sentis tiré par les aisselles, happé vers le haut.
Mes yeux restaient rivés vers le fond du « Trou Noir », sous l’emprise de cette lumière de l’au-delà.
Peu à peu elle perdit de son attraction, puis disparut.
De nouveau dans mes oreilles, les grandes orgues de la cathédrale Notre Dame de Paris.
Je venais de sortir du « Trou Noir ».
Déjà, j’apercevais la surface ensoleillée que j’atteignis sans peine. Quelques coup de palmes m’amenèrent près du bord et quelques instants après j’étais dans la « Range Rover » roulant sur la piste en direction du but de mon reportage, ce pourquoi j’étais venu.
J’étais silencieux, l’esprit plein de ce que je venais de vivre.
Les cahots de la voiture me tiraient de ma torpeur. Notre véhicule venait d’emprunter une route escarpée montant dans le Sinaï.
Peu à peu le décor changea. Nous roulions au milieu de blocs étranges. La montagne se structurait. Les roches prenaient des formes. Au gré de la route des ombres se créaient, se mouvaient autour de nous, parfois énormes, ombres de cavaliers invisible, sortis de l’Apocalypse !...
Puis le chemin s’élargit. Nous entrâmes dans un cirque entaillé dans la montagne. Un seul arbre rabougri, animait ce coin désertique.
-« Ses racines vont jusqu’à trente mètres sous terre pour y puiser l’humidité dont il a besoin », me dit David.
Sur la droite accroché à un piton rocheux, un fortin commandait toute cette zone.
La « range Rover » s’immobilisa. Je montais sur la banquette, mon appareil à la main, prêt à prendre quelques photos de ce lieu insolite.
C’est alors, qu’une voix, une voix de femme, une voix immensément belle !... s’éleva du fortin. Une chanson, qui monta vers le ciel d’un bleu intense, comme une prière, une supplique.
David avait posé son menton sur le volant de sa voiture.
-« C’est Rébecca » me dit-il, c’est elle qui commande ce fortin ».
Puis il me traduisit, au fur et à mesure, les paroles en hébreux de la chanson :
-« …Abraham, voit la lutte fratricide de tes enfants ….
….Synagogue…Minaret…Eglise…Qu’importe, puisqu’il n’ya qu’un Dieu.
Jusqu’à quand pèsera sur nous la malédiction du Crucifié ?.... »
La voix fut un instant coupée par l’éclair d’un avion mirage passant en rase motte.
Glaive d’acier étincelant au soleil.
Il était impossible de voir Rébecca enfermée dans son fortin
Une meurtrière horizontale, d’où sortait le canon d’une mitrailleuse, était la seule ouverture d’où j’aurai pu l’apercevoir. Mais l’éloignement et l’obscurité intérieure rendait cela impossible. Je devinai son regard qui m’observait.
En quelques secondes je changeai l’objectif de mon appareil photo, le munissant d’un puissant téléobjectif, et bien calé sur ma banquette, car cela requérait une immobilité parfaite, je prix une photo.
En partant je me retournai et je vis une petite main s’élevant au dessus du fortin, me faisant un geste amical, puis le V de la victoire.
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Quelques mois sont passés. Il y a eu la guerre. Puis la paix revenue, j’ai voulu revoir cette région qui m’avait si profondément marquée.
J’ai repris la « Range Rover » conduite par David et nous avons gravi à nouveau le chemin caillouteux conduisant au fortin.
Le petit arbre plongeant ses racines à trente mètres dans le sol pour y puiser sa fraîcheur avait disparu, arraché par un obus. Des traces de fumée noire maculaient les pierres du fortin. On voyait le canon de la mitrailleuse, tordu et éclaté par une explosion.
-« Et Rébecca ? » demandai-je à David.
Il ne me répondit pas, mais une larme coula sur sa joue.
J’ai tiré alors de ma poche, une photo inédite, dont le téléobjectif m’avait révélé le secret.
On y voyait un regard de femme, et au fond de ce regard, il y avait le reflet de cette lumière étrange et irréelle que j’avais aperçu dans le fond du « Trou Noir » juste avant de franchir le « Rayon de non Retour ».
Ce jour là, je n’ai pas pris de photo. Et je suis reparti sans faire mon reportage.
Julien Julia
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