"Loin de moi, d'avoir voulu montrer le chemin, à quelques plongeurs éplorés, désireux de savoir ce qui se passe "dans l'Eau de Là"
Julien leva les yeux.
A quelques encablures, le bateau, son bateau, étirait sa fine silhouette blanche.
Une ligne parfaite de voilier, coursier des mers. Les diesels à l’intérieur de la coque, distribuant les éléments nécessaires à la vie à bord : courant électrique, ventilation, eau courante…ronronnaient à peine.
Il apercevait quelques uns de ses huit membres d’équipage vacants à quelques occupations.
Ce bateau il l’avait voulu, il l’avait obtenu, sans effort.
Bel exemple de réussite d’une vie. Sa vie. Bien sûr il avait dû lutter, pas à pas, mais toujours allant de l’avant. Et certainement il avait eu de la chance.
La chance ! Pourquoi lui, pas d’autres ?
Etait-il heureux ? Il avait tout pour l’être.
Il avait réalisé tout ce qu’il avait souhaité.
Il songea à ces jeunes soldats que la mitraille fauche au milieu de leurs vingt ans : une vie, une existence coupée d’une destinée qui aurait pu être riche en actions futures.
Et…avaient-ils droit à ça ? En vertu de quels critères, ces hommes avaient vu tronquer leur destinée humaine ?
Lui Julien, avait ressenti il y a quelques années que sa tâche n’était pas finie. Qu’il lui restait des choses à accomplir.
Son destin n’était pas terminé.
Maintenant par contre en ressassant sa vie, il se donnait pour satisfait. Que pouvait-il désirer encore ?...
La vie est une curiosité. Il avait connu tout ce qu’il avait désiré. Même l’Amour. Et il songea à Martine. Une vague d’attendrissement monta en lui. Martine…
Sa Martine !...
Mais pourquoi quand même, cette impression, à cet instant, d’être arrivé au bout, de ne plus rien désirer, de ressentir une curiosité soudaine, pour : « l’Après » - après la Vie : « Quoi » ?
Martine …Il y avait Martine !... sa Martine !... Une bouffée de bonheur monta soudain en lui en pensant à elle. Et tout d’un coup, un nouveau désir naquit en lui. Avoir de la chair de Martine et de sa chair à lui, un enfant. Le goût de la lutte renaquit en lui.
Désormais il allait se donner à fond pour le bonheur de ces deux êtres.
N’avait-il pas toujours réussi ? Une vague d’orgueil monta en lui.
Le coin était tranquille, une anse en forme de petit fjord dans un coin du Cap Creux. La tramontane au large soufflait fort et la navigation quoique non dangereuse pour son bateau était devenue désagréable. Alors il s’était réfugié dans cette crique
Il y venait de temps en temps. Il aimait cette eau d’un bleu de « lapis lazuli » démontrant une profondeur lointaine. Il connaissait tous les recoins de cette anse pour y avoir plongé de nombreuses fois. Sauf le fond qu’il n’avait jamais pu atteindre.
Un jour par hasard, il avait découvert à la côte -25 mètres une grotte qui continuait en forme de tunnel qui débouchait sur une petite crique voisine. Un pli de la montagne, séparait donc ces deux criques qui ne communiquaient entre elles que par quelques sentiers de chèvres et ce tunnel sous- marin. La Nature avait ainsi des curiosités tout le long de cette côte et ce tunnel complétait d’autres tunnels sous marin, comme celui des « Islas Médas » de l’Estartit sur la côte catalane espagnole.
Julien quitta le roc sur lequel il s’était reposé quelques instants et remettant le détendeur dans sa bouche, il se laissa glisser dans l’eau limpide.
Il palma en douceur, sans effort, en dandinant légèrement les anches.
Il s’arrêta à la côte -25 mètres et il chercha le long du tombant la faille désirée. Une masse plus sombre apparut sur sa droite. C’était l’entrée de la grotte.
Ses mains servant d’antennes, il s’engagea prudemment. L’eau était glaciale, il le ressentait à travers sa combinaison en néoprène.
Dans le noir absolu, une angoisse monta en lui. Il pensa à Martine et puis :
- « Je me trouve avant la courbe. Je verrai bientôt la lumière au début de la ligne
droite ».
Quelques instants plus tard, une lueur lointaine témoignait de la sortie du tunnel.
Cela devenait plus facile et il nagea carrément plus vite face à cette lumière.
Il avait hâte de sortir de ce boyau, de s’en extraire comme rejeté des entrailles d’un ver monstrueux.
Vite il arriva et passa la sortie. Le soleil faisait une grande tâche blanche dans l’eau. Il était donc face au soleil.
Tout doucement et avec délice il remonta vers cette lumière. Il fît son palier à :
-4 mètres et émergea la tête hors de l’eau, savourant cette transhumance.
Comme toujours il fit un tour d’horizon, pivotant d’un tour complet dans l’eau.
C’est alors qu’il vit Martine assise sur la grève de la petite plage en compagnie d’Adolphe, son meilleur ami.
Il les observa …. Et une flèche traversa son cœur….. Il n’y avait entre eux aucune attitude indécente, mais ils se tenaient par la main !....
La flèche se tordit dans le cœur de Julien et il ressentit une véritable douleur physique.
Un vide total se fit en lui, et il n’y eut plus que cette douleur !….qui devint atroce….
Sa tête bouillonnait et la peau de sa figure le brulait.
Enlevant son masque il plongeât plusieurs fois sa tête dans l’eau essayant d’éteindre
cette chaleur d’enfer.
A partir de là, tous ses geste devinrent machinaux.
Il se défit de sa « fenzie » qu’il laissa flottante sur l’eau cristalline, et il repassa le tunnel sous marin.
Se dirigeant à la boussole il rejoignit le milieu de la baie. Il savait qu’il y avait là une profondeur impressionnante. Il alla vers elle, tout doucement, dans un palmage insignifiant.
Les rayons du soleil dans cette cathédrale, convergeaient vers un point qui le guidait toujours plus profond.
-60 mètres
-70 mètres
-80 mètres.
L’aiguille lumineuse de son profond mètre se bloqua. Elle n’allait pas au-delà de cette pression.
Julien ressentit la narcose. Il pensa avoir dépassé les -100 mètres.
Un peu de pensée lui revint alors. Il songea : -100, soit onze kilos de pression par centimètres carrés sur tout son corps.
Et tout doucement, il continua à glisser vers l’abîme.
Une idée, comme en suspend dans sa pensée brumeuse, flotta dans son esprit :
-« Il n’enfanterait plus avec Martine, mais il allait enfanter avec l’Océan
Il était le chromosome qui allait pénétrer et fertiliser cet ovule immense qu’était
La Mer. Tout son cops allait se diluer en elle, en un coït immense et insensé. »
Dans un geste inconscient, Julien s’arracha le masque et cracha l’embout de son détendeur.
Sa figure reçut une claque glacée.
Ses yeux lui firent mal. La pression de l’eau vrilla dans ses orbites qui se vidèrent et l’eau pénétra dans son crane, diluant son cerveau.
La pression intérieure de sa poitrine ne compensant plus la pression extérieure de l’eau, ses poumons implosèrent.
L’eau s’engouffra, pénétrant en force dans tout son être.
En cet instant Julien eut un orgasme.
Puis son corps au fur et à mesure qu’il s’enfonçait dans la mer, se dilua dans la masse d’eau qui l’entourait.
Son vêtement en néoprène, vidé de son contenu, se dandina, se tordit, puis valsa plusieurs convulsions, vidant ses alvéoles des molécules d’air qu’elles contenaient.
Petit à petit, oppressé par la pression extérieure, le vêtement prit la proportion d’un « chewing-gum »
…….. Et il n’y eut plus qu’un « bi-bouteille, fonçant dans l’abime dans une trainée fluorescente ……
L’aura de Julien remonta, se promena sur son bateau, vit l’équipage affolé, courant.
Martine tenant à la main la « fenzie » que Julien avait abandonné, qui pleurait et hurlait :
-« Il nous a vu….Il nous a vue….. »
Et Adolphe, criant : ………………. -« C’est un accident…C’est un accident… »
Alors Julien ressentit une paix immense l’envahir. Et son âme pénétra dans le sein de Dieu
Cerbère, le 29 Octobre 1991.-
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