lundi 15 août 2011

La lettre qui n'est jamais partie

En promenade sur les quais de Bordeaux, je passais devant un magasin à l’enseigne : « Surplus Américains ».
En devanture, un fatras de choses hétéroclites  toutes d’origine militaire, depuis la baïonnette toute rouillée, casques cabossés, pantalons et vestes militaires, etc…etc…
Une veste attira particulièrement mon attention ;
       -« Avec toutes ces poches, pour aller à la chasse cette veste serait impeccable » pensais-je.
J’entrais donc, j’essayais la veste, elle m’allait bien, je payais et je l’emportais.
Arrivée chez moi, dans ma chambre, tout heureux de mon acquisition, j’essayais à nouveau la veste. Un peu lourde, tissus épais militaire à l’épreuve du froid et de l’usure, elle avait des endroits comme cartonnés, qui me laissèrent penser que c’était de la boue desséchée.
Quelques trous à peine perceptibles par l’effilochement des fils entourant ces petites perforations, parsemaient le devant de cette veste qui avait du appartenir à un mort récupéré dans un champ de bataille.
       -« Bah !...pensais je, avec un bon lavage et un bon repassage, cette veste sera impeccable »..
C’est à cet instant qu’en farfouillant dans une des nombreuses poches, je senti quelque chose d’épais. Je tirais une boule de papier que je dépliais. C’était une enveloppe dans laquelle on devinait une lettre.
L’adresse marquée sur l’enveloppe était pratiquement illisible. A peine devinait-on un M , puis plus loin un l et un  e. Cela faisait penser à un : Mademoiselle à la suite de quoi on pouvait voir un M  et quelques espace plus loin un n e.  Je pensais au nom de Martine. Le reste de l’adresse était complètement illisible
L’enveloppe étant fermée, j’ai du la déchirer pour en retirer  la lettre à l’intérieur.
Aucune date, ni lieu ne figuraient au début de cette lettre, uniquement :
était écrit : « Aux Armées ». Peut-être étai ce pour éviter tout renseignement d’ordre militaire dans le cas ou le  courrier tomberait entre des mains ennemies.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . 
             Martine.
Cette lettre est la vraie et dernière lettre que tu recevras de moi.
Toutes les lettres précédentes que tu as reçues étaient une mascarade pour cacher l’illettrisme d’Alex, mon ami et compagnon de combat dans cette guerre que nous n’avons pas voulu et que nous subissons.
Un jour Alex me confia qu’il était amoureux de sa marraine de guerre, l’institutrice de son village, toi, Martine.
Malheureusement son presque total illettrisme l’empêchait de traduire par des lettres, les mots de son cœur ;
C’est alors que je lui ai proposé mon écriture.
Peu à peu, cette Martine qui était « sa Martine » inonda aussi mon cœur à moi. Il s’en suivit cette correspondance enflammée, ce va et vient de lettres passionnelles lesquelles étaient signées Alex, mais lesquelles étaient dictées et écrites par moi, l’usurpateur.
Nos canons tonnent, projetant feux et morts chez l’ennemie,  préparant notre assaut à nous quand ils arrêteront de tirer. Alors c’est nous qui partirons  à l’assaut.
Quelqu’un doit demander à Dieu de protéger l’autre. C’est moi qui le ferai.
A partir de cette nuit, je ne verrai plus les étoiles du Ciel. Je me suis porté volontaire pour aller, en rampant, la cisaille à la main, couper les fils barbelais protégeant la tranchée ennemie et ouvrir ainsi des brèches pour que nos soldats puissent passer. Je sais que je ne reviendrai pas. 
Je sens l’odeur de l’éther que l’on met dans la vinasse que nous buvons avant de partir à l’assaut et qui nous rend fous.
Je te donne Alex, il te mérite et tu le mérite, je le sais. Soyez heureux. Je crois au Ciel, et du Ciel je prierai pour vous deux. Si tu as un fils, et tu me pardonnes donne lui mon nom. Je pars avec cette illusion.
Je signe de mon vrai nom :
    Julien
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 
         J’ai compris que les croutes dures de la veste étaient du sang desséché, et les petits trous, les trous de la mitraille.
         Finis la lecture de cette lettre, j’ai enfouis ma tête dans la veste que je venais d’acheter
et j’y ai pleuré dedans.
Julien Julia 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire